PLACE DE LA MAIRIE

 

          Notre place à nous, villageois, la basse cour, était dominée par l’église, à son abri. Comme le Maître l’avait commandé,  nous taillâmes la roche pour qu’elle forme un à-pic sous notre chapelle et ses dépendances. Ainsi, à la pierre succédait la muraille, le tout faisant rempart de protection, ligne défensive interne. Seuls deux accès existaient : l’un piétonnier au couchant, avec une guérite en renfoncement pour le gardien, l’autre sur le côté nord de la Maison de Dieu pour le charroi. Partout ailleurs, maisons et murs faisaient nid d’aigle pour le château. Nous, nous avions nos demeures jointives et au milieu, la place, la nôtre pour nous réunir, discuter, raconter des histoires. Pour nos vieux, dans les plis du rocher, nous avions creusé une vaste niche abritée du mistral. Plus tard, on la nommera le « Sénat » car nos anciens, avec leur air de sages, s’y installaient et de là, rien ne leur échappait. Pour l’ombre, nous plantâmes des chênes, des ormeaux, puis, sans doute à la Révolution, des acacias et aujourd’hui, des platanes. Il fallut toujours les encourager car la terre est peu épaisse et les pierres trop nombreuses. Mais notre place eut bel air avec ces arbres. Bien sûr, au sol se répandaient paille, feuilles, épluchures, branchages fins, fanes de toute sorte. Mais nous sommes des paysans et tout ce végétal se fait fumure avec les crottes de moutons ou de bétail : nous la recueillons pour le jardin où nous la mêlons à la terre. En attendant, les poules y picorent et quelques cochons s’y nourrissent : c’est notre vie et notre place ! Elle n’eut pas toujours la taille d’aujourd’hui : « en 1863, elle doit être agrandie et une parcelle de 65 m2 est acquise. Il s’y trouve une loge à cochon, ayant un poulailler au-dessus, un cloaque et une citerne. Ils obstruent la maison d’école, la place publique et la rue pour la circulation des charrettes. » A présent, il y a onze maisons autour contre six en 1733.

          Mais nous y tenons le marché pour y vendre des pois chiches, un peu de vin, des champignons, peut-être du gibier bien qu’on ait dit (dixit Guérin-Ricard, historien et archéologue) qu’il n’y eût point de commerce à la date de 1664. Ce qui est assuré, c’est le passage des petits métiers ambulants : matelassier, rempailleur de chaises, étameur de plats et cuillères en étain, chiffonniers et acheteurs de peaux de lapins, réparateurs de faïence ou de brocs en zinc… Ils s’installaient près de la fontaine. Puis il y eut les marchands ambulants : pour les chaussures, les vêtements, la viande, le poisson… Leur venue annoncée au son d’une trompe monocorde et par le biais du représentant officiel de la mairie le long des trois rues du village. Au grand dam des commerçants locaux. En ce temps, depuis les années trente, sur la place, deux épiceries se faisaient face : l’une tenue par Gabrielle avec de splendides réclames peintes pour les savons « l’Abat-jour » et « l’Abeille », l’autre par des générations d’épiciers. Parmi les plus marquants, Monsieur Satta, Martin… Grâce à eux, les Mimétains découvrirent les boites de sardines à l’huile, le roquefort, l’eau de javel et tant d’autres choses. Ils furent les pionniers du progrès, faisant passer Mimet du pois chiche parfumé d’oignon aux nourritures modernes. Sans oublier la boulangerie avec son pétrin et son four chauffé au bois : des pains délicieux parfumés, à la croûte épaisse et les fougasses « nature » bonnes comme des gâteaux, sans parler des plats apportés par les ménagères pour les cuire dans ce qui restait de chaud au four. Ils allaient des tians gratinés aux raviolis ou cannellonis couchés en des poteries de terre enveloppées dans un torchon à carreaux.

          Et avant eux, juste contre la mairie d’aujourd’hui, était un restaurant avec son enseigne en ciment, toujours présente, son acacia, le dernier et en triste état : on y mangeait, on y buvait et on y dansait les jours de fête, en habits et casquette du dimanche. Pour tout dire, notre Place de la Mairie aurait pu se nommer aussi Place des commerces, de nos jours, il est vrai, tous disparus.

          Alors, Place de la Mairie ? Au début, en 1846, on acheta un « vieux bâtiment » pour le transformer en « maison d’école communale pour Mimet ». Les élèves en bas, l’instituteur à l’étage avec du mobilier délabré, avec des maîtres occasionnels, des années où l’école reste fermée. En 1881, seule Demoiselle Chamboredon est assidue, mais « d’une incapacité rare reconnue par les élèves mêmes », c’est dire ! 1881, année de la loi Ferry : le conseil municipal obtient à la fois un vrai instituteur et une vraie école construite à La Tour. La bâtisse est libre. Elle servira de poste pour le courrier, bientôt le téléphone mais aussi de « salle d’asile » ou école maternelle, notre demoiselle étant congréganiste, ou religieuse. Et on sait les excellents rapports qui existaient alors entre l’école laïque et les écoles religieuses ! Ce n’est que vers les années soixante, sauf erreur, que la mairie devint la Mairie à part entière. Depuis, il y eut rénovation, agrandissement et expansion des services car Mimet passait de moins de 500 habitants aux 4500 de nos jours.

          En 1865, grand événement : la fontaine de Mimet alimentée par une source située au Bau de Roman, au pied du Géant, est construite. L’eau arrive par gravité comme dit l’ingénieur de « l’argilocalcaire » dans « Manon des Sources ». Fontaine avec fronton, lions en fonte, ferrailles, robinet, conque en pierre froide : une eau de source, on dira plus tard, en faisant fi de la géologie, qu’elle « arrive des Alpes » ! Ce qui est vrai, c’est que cette fontaine très belle, à sec pour l’instant, masque en partie un remarquable pli de type jurassien que l’on pouvait admirer encore il y a peu. Depuis, un mur de fausses pierres a fait disparaître ce pli d’anthologie que les géologues marseillais venaient découvrir : ce n’est pas irrémédiable ! Il reste cependant, personne n’y a touché, une pièce de fer achevée en crochet fichée dans cette roche vénérable. C’était là que l’on suspendait sanglier et autre animal pour le dépecer, le partager ou le débiter avant d’en vendre les morceaux et de les manger en daube ou en rôti.

          Enfin, nous avons construit le monument aux morts pour les guerres du XXe siècle, la 1e, la 2e,  la Résistance, l’Afrique du Nord. Seize  noms sur la stèle pour la 1e guerre c’est-à-dire près de 15% des soldats engagés, parfois le même nom cité trois fois : une hécatombe. On ne parle pas des blessés, des prisonniers… La Place est un lieu de mémoire et de vie où se font les commémorations républicaines en l’honneur de ces souffrances afin de ne pas les oublier. Peut-être aussi pour les éviter à l’avenir.

         La Place de la Mairie célèbre en même temps notre joie de vivre. Il y avait les fêtes patronales l’été : musique avec orchestre et bal sur la place, attractions diverses avec le mât savonné en haut duquel balancent jambons ou saucissons, charcuteries variées. Ou encore, pour les plus jeunes, la marmite de terre emplie d’eau, pendue à plusieurs mètres de haut, à casser à l’aide d’une longue perche et en aveugle, yeux bandés : une bonne douche ! La pièce de cinq francs collée au fond d’une poêle enduite de cirage noir : il faut attraper la pièce avec les dents ! Moins salissant et plus humide, le citron à saisir dans sa bouche : il est dans une bassine pleine d’eau ! La course en sac, la baraque de tir, le chariot lesté de plomb pour tester sa force… On est loin des machines modernes distributrices d’adrénaline. C’était une vraie fête de village, avec ses petites bagarres, ses émois innocents et son marchand de glaces.

          Enfin, la Place fut le témoin de grands événements. Peut-être, en 1398, Pierre de Lune, dit Benoît le treizième, l’Antipape d’Avignon, en route pour Notre-Dame des Anges, fit-il un passage par Mimet ? Rien ne le prouve mais c’est possible. Alors nous, les Mimétains, aurions-nous vu le brillant cortège d’or et de pourpre sur notre Place et nos chemins ? Mais les papes d’Avignon avaient fait leur temps. Les siècles passent… En 1944, mois d’août, le 21, la parole est à Maurice Christol, vieux Mimétain : « le 27 mai, nous avions vu passer les forteresses volantes, par vagues de 8, en tout 250, plus de 30 formations, chargées de bombes au point que les moteurs peinaient. Aussitôt, on était au col Sainte-Anne, les forteresses volaient au ras des crêtes. Marseille allait payer le prix de la liberté : la Place juste en dessous, à toucher les avions. Mais le 21 août, c’est une autre histoire ! J’étais dans la traverse du boulanger. Nous savions que les Alliés arrivaient. Des Allemands, on en avait eu, ils s’installèrent vers le jeu de boules, sous le cimetière, dès 1942 mais à présent, ils étaient partis. Reviendraient-ils ? A un moment, grand bruit de chenilles et de moteur. Et je vois un char d’assaut qui remonte la rue Saint-Sébastien et s’arrête au milieu de la Place. J’étais paralysé et je ne fis aucune photo. Puis la tourelle du char s’entrouvrit. Et j’entendis la voix de Monsieur Pierre Imbert, le maire de l’époque, caché derrière l’acacia : « Allemand ou Américain ? » La tourelle achève de s’ouvrir, un soldat, pistolet au poing, répond : « non, Français ! » Le libérateur de Mimet était Français, dans un char Sherman qui n’avait qu’une seule étoile à moitié effacée sur le côté droit et point d’autres signes distinctifs ! Après, sur les ordres de Monsieur David, instituteur et officier de réserve, je suis allé sur la route Haute jusqu’au croisement du poteau : j’ai trouvé une chenillette et des chars et je les ai guidés ; l’un d’eux stationnera sur l’aire Daniel, à l’emplacement du jardin d’enfants. Ensuite arrivèrent les Tabors marocains. J’avais huit ans. » Maurice apprit que pour la liberté, il fallait se battre. Il le fit toute sa vie. « Puis, avec quelques enfants et quelques hommes, nous montâmes et accompagnâmes les tabors sur le chemin de Sainte-Anne, vers Marseille où personne ne les attendait. »

          1952, l’automne, il fait beau et Fernandel se promène avec des amis. De la route, il voit Mimet : un nid d’aigle ! Il arrive sur la Place, s’en va au Puech pour boire. Il est avec Henri Verneuil. Il ne leur faut que quelques minutes pour décider de faire un film. Ce sera « Le boulanger de Valorgue »  et la Place deviendra décor mais avec quelques retouches ! La fontaine délaissée, on en fera une au milieu, façon Quatre Dauphins ! Il fallait que le car tourne autour. L’épicerie de Gabrielle deviendra celle de Leda Gloria alias Zanetti, à l’accent italien, et de Françoise, sa fille. La seconde épicerie sera boulangerie de monsieur et madame Hébrard Félicien et Clotilde. La boulangerie se fait boucherie ! Mais le fournil figurera dans le film. Par contre, l’incendie se produira dans une maison de la route Basse, sous la Place, et ce sera un vrai incendie ! Les pompiers avec leur pompe resteront bloqués dans une petite traverse, près de la rue Saint-Sébastien… Bref, un conte à la manière de Pagnol qui repasse à peu près une fois par an sur une chaîne ou une autre, à présent colorisé car c’était du noir et blanc. Notre Place de la Mairie en était le théâtre : par ce film, elle est connue dans toute la France et un peu plus loin !    

                                                                   Bernard Duplessy