Des chamans à Fernandel

       JEU D'ENFANT

      

 

 

 

 

 

 

 

 

 

         JEU d'ENFANT

 

       C'était il y a trois mille cinq cents ans, dans les collines de Mimet, pas loin du Puech. Une petite fille de ce temps lointain regardait sa mère qui pétrissait de l'argile.

       Cette enfant aurait voulu faire comme la potière : des boudins de glaise posés l'un sur l'autre puis lissés avec ses doigts mouillés. Mais, elle n'y arrivait pas et dans ses mains, il n'y avait que des boules de terre informes. Alors, elle eut une idée. La potière venait de former les fonds de trois pots : ils séchaient au soleil en l'attente de la fabrication des parois de leur ventre. La fillette les observait, l'un était presque prêt, on le sentait encore souple mais, déjà, il avait la consistance voulue.

       Elle le prit doucement, le retourna et sur ce qui serait sur le sol, elle posa un doigt humide : une empreinte se forma, bien ronde. La fillette regarda et sourit, sont doigt, elle le plaça cinq fois encore, autour de la première marque: elle sourit à nouveau, elle venait d'imprimer la forme d'une fleur, bouton central et pétales, c'était régulier comme les fleurs qui poussaient pas loin et dont se régalaient les chèvres...

       Elle ne le savait pas, la petite fille de la préhistoire avait produit la première oeuvre d'art de Mimet : une fleur ou un soleil, qui pourrait le dire. Sa mère se garda bien d'effacer cette innocence : elle prit un gland, y enfonça un menu bois et fit tourner le tout dans ses doigts. La fillette riait : c'était le soleil qui dansait autour du monde et dans les yeux de l'enfant.

 

       Ce fond de pot se trouve à la Maison de la Mémoire, à Mimet !

                 GROTTES SÉPULCRALES DE MANJAÏRE  (jusque 1000 avant J.C.)

         

          * Localisation : col de la Basse (entre Mimet et Saint-Savournin). Au sud du chemin, dans les baous rocheux : 2 grottes sépulcrales fouillées par M. Courtin (C.N.R.S.) et  Gardanna (club d’archéologie, années 1970-80).

          Petites cavités qui semblent un organe vivant (semblable à un intestin !), parois arrondies, plus ou moins lisses.

          * La vitrine, au musée, en garde des témoignages

          en haut : les ossements, crâne…

          en dessous : les perles des morts (quartz, os taillé, coquillages polis, dents…) pour les colliers ; urnes à offrandes (vers 1000 avant J.-C.), la fin de la période chamanique) ; couteau en pierre, hachette, grattoirs… outils des chamanes.

          * Le chamanisme : les forces divines s’expriment par les esprits  (ceux des plantes, des animaux, des phénomènes naturels, ceux de la terre…).

          Le chamane est l’intermédiaire entre les hommes et ces esprits (il en comprend les messages), une sorte de prêtre (qui a précédé les druides gaulois).

           * Croyance en la réincarnation (en particulier, pour les guerriers).  

          * Processus : le baou du Pommier (au-dessus du chemin (d’après M. Poussel, archéologue amateur éclairé) servait de lieu d’exposition des corps, à l’air libre. Un peu comme en certains pays (Tibet…) où les morts sont donnés en pâture aux oiseaux de proie (« rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »). Mais, ici, une pratique intermédiaire entre cette dernière et l’ensevelissement prochain.

           Après quelques semaines et, sans doute, quelques interventions chirurgicales des chamanes, il y a transport vers les grottes sépulcrales.

          L’étroitesse des entrées (rappel de la naissance), voulue par les chamanes, fait partie de la cérémonie : on précipite les corps, déjà en état de décomposition plus ou moins avancée, dans des fissures (7 à 10 mètres de profondeur).

          Les corps, une fois digérés par la terre (de temps en temps, on purge ces fissures de digestion : elles sont le passage nécessaire vers le cœur de la terre), on en retire les ossements, le reste a été mangé par les forces. La réincarnation a lieu.

          * On peut parler des grottes de Manjaïre : en dessous, se trouvait une source dite de Manjaïre (eau fraîche et potable même en été, jusque dans les années soixante).

         Source sacrée chez les Gaulois ou Celtes : source de vie offerte aux hommes. Il y en avait d’autres et plus importantes (elles fournirent l’eau du village jusqu’aux années soixante, avant l’arrivée de l’eau des sociétés).

         Manjaïre signifie en provençal (Dictionnaire de Mistral), « mangeur d’hommes » (mais non anthropophage) : c’est bien ce que faisaient les grottes sépulcrales !

          La toponymie en a gardé le souvenir, pendant 3000 ans : c’est-à-dire la mémoire.        

                             

 

             LE MYSTÈRE DE NOTRE-DAME-DU-ROT

             Le haut moyen âge fut à Saint-Victor.

          Seule organisation solide, l’abbaye victorine s’intéressa à Mimet surtout pour installer, sous l’influence cassianite, des ermites à Notre-Dame-du-Rot. Les rares habitants de la région survivaient comme ils pouvaient : chasse, ramassage, cueillette, petite agriculture, discret élevage. Ceci pose une question : quand situer l'arrivée du christianisme à Mimet ?

            Vers 314 et le concile d'Arles, l'arrivée du christianisme, en Provence, doit autant à la réalité de quelques uns que'à un légendaire : celui des Saintes venues en barque depuis la Terre Sainte (même avec des escales...) !Marthe, Marie, Lazare sont, à la fois, légende dorée et vérité partielle : elles ont vaincu symboliquement le paganisme (la Tarasque, un dragon, à Tarascon, le diable représenté par un serpent et ses oeufs à la Sainte-Baume. Et Lazare se confond avec un évêque d'Aix du Ve siècle, et, parfois, avec d'autres car il était l'ami et le témoin du Christ.

            On parle de Saint Victor qui aurait été, peut-être, évêque et martyr, en l'an 304, mais rien d'assuré quant à l'existence d'une organisation religieuse chrétienne poussée à ce point.

        C'est Constantin Auguste Licinius qui, le 13 juin 313 par l'Édit de Milan , donne "aux chrétiens comme à tous la liberté et la possibilité de suivre la religion de leur choix, afin que tout ce qu'il y a de divin au céleste séjour puisse être bienveillant et propice à nous-même et à tous ceux qui se trouvent sous notre autorité..."

            Aussi, les chrétiens divisés en multiples églises, chacune assurée de détenir la vérité unique, eurent à faire face à l'arianisme qui niait la divinité de Jésus. Mais, aussi, un manichéisme entre le bien et le mal : les "priscillianistes". De ces hérésies, il y en eut neuf à Marseille !

            Puis, ce fut Jean Cassien. Après un temps chez les anachorètes, des solitaires et des cénobites, en communauté, vers 416 il arrive à Marseille, il y meurt en 435, non sans avoir écrit et être devenu un maître spirituel.

            On parle, à la fin du Ve siècle, de petits ermitages installés sur les hauteurs, avec 3 ou 4 "moines" solitaires nourris aux écrits et aux paroles de Cassien. En 477, les Goths arrivent à Marseille. C'est le désordre. Mais au Rot, un petit ermitage était déjà en place.

            En cette période, quelque moines étaient posés sur le rocher du Rot (chêne ?passage ?) en vue de Marseille et de la mer. Il fallait christianiser les païens de ces collines, les errants,les rétifs, peut-être les hérétiques qui y auraient trouvé refuge. Plus tard, en 813, Charlemagne réclamera que les monastères passent tous à la règle de Saint Benoît, ce qui sera le cas des cassianites du Rot qui avaient dû construire leur église, et une citerne nourrie par cette dernière: de l'eau passée sur le toit d'un lieu saint étant bénite, venant du ciel. Ils reprenaient un espace où l'esprit soufflait depuis la préhistoire. Ces moines ermites logeaient dans des cases plus ou moins bâties et entuilées à la romaine : ils vivaient des dons des pèlerins et des menues cultures qu'ils pratiquaient, ayant une certaine maîtrise de l'eau. Des chenaux sculptés dans la roche le prouvent : une vie rude, sévère, modèle, ils donnèrent l'exemple. Si le Rot fut le premier signe de la christianisation dans notre village, le second fut Notre-Dame-du-Cyprès.

            Lorsque les Romains obligent les Mimétains à quitter l'oppidum, ceux-ci installent un village de fortune près des villas romaines où ils vont travailler. La petite église, à peine une chapelle de cimetière, est construite plus tard.   

          À Mimet, autour de l’An Mil, comme ailleurs dans ce qui va devenir la France, quelques guerriers s’adjugent un territoire, décident de le garder et, pour ce faire, en organisent la fortification. Le marché est le suivant : garantie de défense, avoir la vie sauve en échange du travail. Les derniers habitants du Régalé, village gallo-romain, ceux qui restaient encore, vinrent sur la colline et façonnèrent les roches sous le commandement des seigneurs. C’est l’installation de la féodalité naissante.

          D’un côté, à Mimet, le pouvoir séculier, de l’autre, en pleine colline, les Cassianites. L’abbé Chaillan émet l’hypothèse séduisante de leur présence en ce désert. Il imagine que leur grand nombre, plus de 5000 religieux, a incité une partie d’entre eux à s’installer hors de Marseille, Marsilho à l’époque. Ils le firent vers la Sainte-Victoire, la Trévaresse…Et ici, dès le Ve siècle dans l’Étoile. La vocation de ces moines étant de christianiser la Provence, avec ses premières hérésies chrétiennes, mais surtout restée païenne, en particulier dans les campagnes où les vieilles croyances étaient toujours vivantes. Certaines, chamaniques ou druidiques, survivaient encore même après la présence romaine. 

 

               Le temps des chamans

          Ce que l’abbé n’envisage pas. Il écrit pour expliquer ce qui « est taillé, aplani et en quelque sorte poli par le ciseau humain à la suite d’un travail obstiné », dit-il, serait « une vigie, une tour à signaux… pour correspondre avec les deux vallées sur Marseille… sur le Bayon de Saint-Antonin », côté Aix. Or, nulle trace de feux ou de cendres. L’abbé n’a pas songé à un lieu de culte préhistorique et protohistorique. 

                C’est pourtant pertinent : tous les éléments de l’Histoire s’emboîtent. 

          Il s’agirait d’un lieu de culte préhistorique avec aménagement des rochers par la technique du percutage, puis de la pierre polie. Tout le haut de la roche est ainsi organisé en différents plans qui permettent des actes religieux. Pour le chamanisme, qui précède le druidisme, jusqu’au début du millénaire avant l’ère chrétienne, un lieu en plein ciel où se croisent tous les vents, un téton de la terre jeté vers le soleil. On y pouvait surveiller le lever et le coucher du jour, sans doute les étoiles, la lune et tous les astres. On y recueillait la pluie, l’eau du ciel, cadeau bénéfique et les chamans pouvaient se livrer à leurs pratiques, dont la possession pour entrer en communication avec les forces du monde. Ils devaient veiller à ce que rien des activités humaines ne mette en péril l’équilibre fragile de la nature : couper un arbre, tuer un animal, ouvrir la terre pour semer… Un village gaulois se trouvait non loin, près du Pilon du Roy. 

         Vu l’importance des aménagements, ce lieu de culte préhistorique devait se trouver fréquenté par plusieurs agglomérations installées dans l’Étoile et ses abords. On imagine des cérémonies, sans en avoir les preuves, qui se maintiendront même dans la période grecque de Massalia et celle des Romains de Massilia. Mais on peut supposer que bien des pèlerins, du nord et du sud, se rejoignaient pour quelque fête païenne : la Toussaint ou le 1er mai marquaient, chez les Gaulois, l’une la période du repos de la vie, l’hiver, l’autre, le renouveau, le printemps et la renaissance. Il y en avait d’autres !

          Aussi, lorsque les Cassianites entreprirent la christianisation de la Provence, il fallait bien qu’ils effacent ce lieu de résistance religieuse, à moins que le Rot ait été un refuge d'hérétiques....  

              Saint Cassien et les Cassianites

          Au départ, vers 415, Saint-Victor, ce fut une grotte et quelques murs voulus par Jean Cassien. Dès le VIIIe siècle, c’est la résidence de l’évêque. Entre temps, Cassien, grand théologien et fondateur de Saint-Victor, écrivit beaucoup. Ce furent «  les Institutions cénobitiques » en 417 et autres. On le considère comme « l’organisateur du monachisme en Occident », il faut ajouter grand chantre des anachorètes de la Thébaïde : il passa lui-même sept ans à Skété, en plein désert de Palestine. Il croyait en l’exemplarité de la conduite religieuse de ces hommes menant une vie réduite à l’essentiel en ces lieux désolés. Il y avait goûté.

          Rendu à Marsilho (Marseille), après la fondation de Saint-Victor, il veut l’action. Il lance ses moines en diverses directions, dont ce pointement de roches visible de Marsilho et encore tenu par des païens dont la religion est issue des chamans puis des druides. Ce lieu, symbolique car visible de loin, offrait l’avantage de ne rien offrir : peu d’eau, pas de cultures, nul viatique. L’idéal pour qui veut prouver la puissance de son culte et de son Dieu.

          Des hommes rudes et croyants, choisis pour leur désir de faire don d’eux-mêmes pour le ciel, s’y installent. Leur mission ? Par l’exemple de leur existence nue, prouver la supériorité de leur croyance. En ce temps, il faut le rappeler, la chaîne de l’Étoile est beaucoup moins sèche et plus verte qu’aujourd’hui : on peut cueillir, ramasser, capturer du gibier, il y a des sources… Ce n’est pas non plus le paradis. La vie y est dure. L’idée et le principe furent : les hommes de Dieu vivent comme les autres mais avec moins que les autres ! Ils le peuvent car Dieu les aide, donc ce Dieu est meilleur : rejoignez-le !

            La conquête des âmes

         Les moines s’installent. Ils trouvèrent la pierre polie par les chamans. Ces derniers vivaient-ils sur place ? On ne le sait pas encore. Mais les aménagements sont repris : ils sont à vocation religieuse, tournés vers l’ouest où le soleil se couche, mais surtout vers le ciel, le cinquième point cardinal, ouvert aux vents et à la pluie. Cette dernière est récoltée dans des citernes car elle est sacrée, un cadeau des dieux ou de Dieu. Même lieu, mêmes gestes !

          Les païens qui errent et vivent en marge, se rapprochent : ce sont des braconniers, des charbonniers, des bergers, quelques voyageurs…, des hommes frustes rencontrent des hommes simples prêts à partager le peu qu’ils ont, boire, manger, parler. Il n’y a rien à prendre ou à voler, sauf une croix portée autour du cou. Et les moines la leur donnent ! Une protection, un signe ? On la mettra désormais, on devient chrétien peu à peu.

          Et puis ces hommes ont construit avec des pierres, une église avec des peintures. L’abbé Chaillan écrit : « … dans l’église forteresse, ici, des arcs-boutants ; là, des carrés de construction accostés à l’église. Il y a encore quelques faibles débris de peinture qui dépérissent chaque jour. Le couronnement des lignes de la voûte et la courbe qui commence l’abside, une muraille haute de trois mètres et longue de dix mètres, vers l’arête du précipice septentrional, enfin les restes d’une citerne », le tout, aujourd’hui encore plus dégradé.  

         Pour arriver à cette église, il y a un couloir taillé dans le calcaire qui surplombe le pèlerin, au bout, une porte tenue sur des poutres engagées dans la roche. On ne peut passer que l’un après l’autre : c’est comme une naissance, une renaissance, symbole simple, accessible à tous. En haut, il y a de l’eau, le vin de messe, le pain de la communion, un paradis !

          Convertis et pèlerins

          Ces errants sont-ils convertis ? Pas encore mais presque. En tout cas, ils ne sont plus des païens à combattre. De plus, des pèlerins baptisés montent, à présent, vers Notre-Dame-du-Rot. Peu de traces administratives de l’existence du Rot. L’une des premières date de janvier 1153, une bulle d’Anastase IV, le pape lui-même : « … à son vénérable frère Pierre, évêque de Marseille énumère les églises […] qui continueront à payer les dîmes audit évêque et seront soumis à sa juridiction […] Il y a l’église de […] Sainte-Marie de Rot… ».

          En 1259, dans le Cartulaire de Saint-Victor, on parle d’un « Pierre de Rot », sans doute prieur de l’église de Rot. En 1274, le 5 des calendes de février, il est écrit en latin de cuisine : « … Terra que confrontat ex parte cum terra […] et parte cum camino quo itur versus Ecclesiam Beate Marie Roto vel de Rot ».

         D’ailleurs désormais, aux XIIe et XIIIe siècles, un chemin public y conduit : « le chemin qui mène à l’église de Notre-Dame-du-Rot » dit un acte notarial. À moins qu’il y en ait deux, l’un par Simiane et Mimet, le chemin des crêtes, l’autre par Château-Gombert et Allauch. Le 4 août 1306, « l’église de Notre-Dame-du-Rot » est encore nommée. C’est devenu un lieu de pèlerinage à présent concurrencé par Notre-Dame-des-Anges depuis les années 1220 et l’œuvre de Frère Jean. L’un sous l’égide des Bénédictins de Saint-Victor, l’autre sous celui des Franciscains d’Aix ! Les deux monastères sont d’ailleurs en vue l’un de l’autre.

         En avril 1449, un nommé Menet Carbonel signe une reconnaissance dans l’intérêt du prieur de Mimet pour une terre sise au « castrum » de Mimet, au lieu de « las Rotas » confronté par les coseigneurs Pierre de Roquefort et Pierre Chaussegros, de l’autre avec le « colletum appellafum las Rotas », le tout cette fois dans les fonds de Saint-Sauveur car l’endroit dépend, depuis 1421, de l’archevêché d’Aix.

         D’ailleurs, la même année, le 20 octobre, « l’église de […] Notre-Dame-du-Rot … » apparaît pour la redevance de la moitié d’une livre et un gros, peu d’argent en fait et ce prélèvement disparaît en 1450. Est-ce le signe de la fin ou de la décadence du lieu ?

           La mort de Notre-Dame-du-Rot

         Il faut se souvenir du succès de Notre-Dame-des-Anges. Succès religieux, populaire, on en parle jusqu’à Rome et l’antipape Pierre de Lune y est venu : la procession sur le chemin étroit était célèbre. Les deux monastères sont très proches, en vue, les Franciscains aixois plus actifs ?

         Plus tard, au XVIIe siècle, Jean-Scolastique Pitton parle, en ses Annales de la Sainte Église d’Aix, « d’une petite église d’une fabrique très ancienne […] des réservoirs pour les eaux pluviales […] Nous appelons Notre-Dame-du-Piton-du-Rovert, c’est-à-dire Notre-Dame-du-Pilier-du-Chaine… »

         Même si une monnaie de François 1er fut ramassée un jour, elle prouve surtout qu’un promeneur de l’époque est passé par là et que sa bourse n’était pas bien fermée. N.-D. du Rot a dû finir son temps durant le XVIe siècle. Il en reste les roches polies sous le ciel bleu et l’extraordinaire panorama sur Marseille, Aix et l’Étoile.

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          Le toponyme

          * Ecclesia Sancte Marie de Rot

          Ecclesiam Beate de Roto vel de Rot : 1274

          La Rotas: 1449

          Notre-Dame-du-Piton-du-Rovert (ou Notre-Dame-du-Pilier-du-Chaine) au XVIIe siècle

          À Allauch, le Rot devient Roet en 1691

          Chapelle du Rouet aux XVIIIe et XIXe siècles

          Le tout devient Pilon du Roi, ce qui ne veut plus rien dire.

          * Le Rot viendrait du latin ruptus (abrupt) ou de ro en langue celtique, plus ancienne (passage), c'est-à-dire initiation.

Ou, du provençal, roure (chêne rouvre) ou rouve (chêne).

           Aucune étymologie ne vaut plus qu’une autre.

         Il faut en appeler à l’histoire très ancienne, la proto histoire chamanique. N.-D. du Rot occupe l’un des quatre points qui déterminaient un espace sacré de cette époque : le roure, ou le rouve, le chêne, un arbre sacré et noble en ce temps. À cette période, il y en avait dans toute la chaîne de l’Étoile. 

   

        DERNIÈRE MINUTE À NOTRE-DAME-DU ROT : citerne ou baptistère ? (15/ 04/ 2016)

      

        En 2016, des archéologues, sans doute clandestins,  fouillent ce qu'on a considéré comme une citerne. Ils ont ôté, à peu près, la moitié des sédiments et ils ont déboisé la pente.

       Ils sont arrivés au fond de cet édifice. Un mur au sud, une partie plus épaisse que celle du dessus : il barre tout l'écoulement et a été édifié par les moines cassianites de Saint-Victor. L'intérieur est revêtu d'une épaisse couche de mortier de chaux, assurant l'étanchéité de l'ensemble. Des débris de tuiles en terre cuite se retrouvent : une toiture à tuiles plates surmontées d'une canal, technique gallo-romaine, recouvrait au moins une partie du bâtiment.

       Mais surtout, on distingue très nettement une série de niches taillées dans le roc, 5 en tout, plus 2 petites. Il est possible qu'il y en ait d'autres sous les dépôts encore en place. Il semblerait que ces niches soient disposées autour de cette réserve d'eau et toutes au même niveau.

       Dès lors, ce bassin n'est plus un simple bassin ! Ces niches devaient recevoir des statues ou des représentations de l'Esprit Saint, de Jésus, de la Vierge Marie et d'autres, sans doute aussi, des lampes à huile... Par rapport au fond de l'ensemble, elles sont à près de 3 mètres au-dessus. Il s'agit bien de niches cultuelles pour renforcer et préciser un acte à caractère religieux. Certaines ne sont encore, pour l'instant, qu'à peine au-dessus de la terre, mais à peu près en ligne avec celles déjà dégagées.

       On pense tout de suite au baptême, plus précisément au baptême par immersion : il s'est pratiqué jusque vers le XIIe siècle, et nous sommes ici, avec les cassianites et les moines cénobites de Saint-Victor, vers le VIIIe-IXe siècles. Cette immersion devait sembler plus spectaculaire et plus convaincante pour des hommes frustes. Et c'est ainsi que Jésus fut baptisé en Palestine.

       Ces moines, on le présume sans risque de se tromper, avaient été envoyés pour christianiser, depuis Marseille, la chaîne de l'Étoile où devaient subsister des rites païens, en tout cas insupportables pour l'Église. Ces résistances de religion préromaine et pré grecque, c'est-à-dire préhistorique, sans doute même encore d'inspiration chamanique, devaient disparaître. Cela se fera de la même façon à la Sainte-Baume.

       Les moines de Notre-Dame-du-Rot (le chêne, ou le passage) ont occupé ce lieu, non pour en effacer le caractère sacré, mais pour l'orienter vers le Dieu des chrétiens.

       Leurs cases, sommaires, inconfortables, entourent ce rocher religieux où les hommes viennent se transcender depuis des millénaires. Ces moines vivent de peu, presque pas d'eau, presque pas de nourriture : ils prient et travaillent. Ils démontrent qu'ils sont les héritiers des chamans disparus et que leur Dieu est puissant puisqu'ils survivent et bâtissent là où il n'y a rien. Ils recouvrent de leur religion celle qui a disparu, faute d'officiant.

       Ils ne convertissent pas par la force, mais par l'exemplarité de leur vie, intégrée à celle du lieu. Ils sont Dieu, eux-mêmes, chacun d'entre eux. Ils ne possèdent rien, sauf la petite croix et ils l'offrent à qui en veut : elle est un talisman protecteur puisqu'ils vivent et partagent la Parole et le peu qu'ils ont. Pour devenir comme eux, il faut le baptême, donc cette piscine emplie par les pluies de l'hiver et du printemps.

       Des rochers taillés en rigole et sans doute un système, amenaient l'eau du ciel, ainsi qu'avaient dû agir les chamans du passé lointain, en des vasques naturelles qu'on retrouve partout sur ce chaos rocheux. Les deux pratiques se sont épousées sans douleur, de façon naturelle, comme dans un mariage. Les errants, charbonniers, marchands, hommes sans maître, réprouvés, cueilleurs de simples et autres, sont venus : apprivoisés par des moines plus pauvres qu'eux, ils ont accepté d'être chrétiens car ils vivaient sans but et dans la crainte.

       La renommée de Notre-Dame-du-Rot a grandi, des pèlerinages sont nés et ont vécu, jusqu'au XIIIe siècle : 1220, Frère Jean s'installe à Notre-Dame-des-Anges !

       D'un côté, Marseille et les Dominicains, qui ont remplacé Saint-Victor, de l'autre, Aix et les Franciscains. La concurrence pour la gloire de Dieu ! Et peut-être pour la conversion des derniers irréductibles à Notre-Dame-des-Anges, après 1220.

       On sert le même Dieu. Mais la mode, l'habileté, qui pourrait le dire, feront voguer les deux monastères en parallèle. Ils sont en vue l'un de l'autre. Simplement, au Rot, on va par habitude, et de moins en moins à la fin du moyen âge. Et puis, plus du tout ; alors que Notre-Dame-des-Anges se maintient et progresse dans la ferveur populaire jusqu'au XVIIIe siècle, avant de péricliter à son tour.  Tout s'achèvera avec la Révolution, en 1795.                                        

 

           AU ROT, UN BASSIN DES VOEUX ? 

       

       Si ce n'est ni une citerne, ni un baptistère, il reste qu'on pouvait y formuler des voeux : de guérison, d'engagement, des promesses, des accordailles et le tout devant Dieu et ses officiants, les moines purs comme de l'acier qui, eux, n'oublieraient pas, ce qui arrive souvent à Dieu.

       Dès qu'on disposa de monnaies, ces pièces rondes comme des soleils, on apprit à en jeter dans quelque bassin : on le faisait chez les Gaulois, puis chez les Romains et au moyen âge. Car que reste-t-il à l'homme tourmenté par la maladie ou l'amour, s'il ne peut acheté un peu d'espérance avec une pièce ou deux offertes à l'eau ? Les niches trouveraient, en cette hypothèse, leur place, si jamais elles renfermaient une statue-témoin : elles seraient, avec les moines, la garantie pour Dieu. S'il acceptait de s'occuper de telle ou telle affaire, la pièce lui revenait de droit et sans nul regret de la part du donateur.

       Ensuite, périodiquement, il fallait ramasser la monnaie : elle serait pour le culte ! Naïveté ? Non pas, humanité en mal d'espérance dans une vie semée de traquenards et d'injustices où parfois, il ne reste que ce chemin pour sortir des difficultés. Avec l'eau généreuse, celle du ciel, qui reçoit cet argent de la désespérance.

       Mais, pour répondre, il aurait fallu que la fouille ne soit pas clandestine : statues, effigies ou piécettes ont-elles été trouvées au fond, sous les sédiments ? Qui lo sa ?

       28/12/2016  L'EAU DU CIEL

 

       Pour les moines-ermites, les quantités d'eau nécessaires au quotidien n'étaient pas très importantes : des conduites et des réserves alimentées par les abris, le toit de l'église-basilique*, suffisaient, avec des pluies plus abondantes qu'aujourd'hui et des orages d'été.

       Il fallait alimenter le grand bassin du sud (au temps des moines-ermites) : reprise d'un culte de l'eau très ancien (préhistorique).

       Si un culte antique (païen) a existé, l'Église ne pouvait que l'effacer en le recouvrant, tout en conservant l'essentiel : l'eau. Elle intervient pour le baptême et son symbolisme est transparent. Mais, il fallait qu'elle soit en abondance (le bassin a une contenance importante, 50 à 100 m3). Ce qui, sur un rocher, est d'apparence miraculeuse. Donc, s'y immerger, ou être arrosé de son eau, ne peut être que bénéfique.

       De plus, avec les niches, creusées dans la roche, occupées sans doute par des objets sacrés, cruche, bol, récipient à verser l'eau sur une personne malade, ou qui a des douleurs, atteintes diverses, cette eau  pouvait être le but ultime du pèlerinage. Il y avait  la  montée, après tout  le chemin  parcouru, l'entassement en haut, le passage délicat pour arriver devant la porte : après, renaissance symbolique et entrée dans la basilique, communion sous les deux espèces. Puis, franchir le dernier obstacle vers le bassin de guérison : immersion, possible, d'une sculpture de bois grossièrement taillée et de piécettes. Le rôle de la psychologie, de la persuasion, de l'effet "placebo", peut-être aussi la fourniture de remèdes à base d'herbes données par les moines, achevaient de satisfaire les fidèles. Ce ne sont que des hypothèses mais cette configuration existe ailleurs et l'emploi de l'eau bénéfique et guérisseuse se retrouve très souvent en Gaule.

       Une question se pose. Les toitures de l'église-basilique, celle du bassin lui-même, sont attestées par le grand nombre de poterie et débris de tuiles. Mais, un caniveau, situé sur la partie la plus haute du rocher taillé et poli, intrigue. On vient de trouver, en contrebas, un aplat de roc équipé d'un trou carré, creusé. Dans le prolongement du caniveau sommital, il pouvait conduire l'eau à l'aide d'un tronc évidé, tenu, sur ce replat, par une branche encastrée dans cette cavité, ainsi, l'installation ne pouvait bouger. Mais en même temps, elle restait amovible.

       Sur le dessus du rocher, la pose, à l'aide d'un bâti de poutres, de tuiles plates, à la gallo-romaine, permettait d'augmenter la surface de réception et de collecte de l'eau de pluie dirigée vers le bassin en dessous.

       Cette installation restait provisoire : elle servait à remplir la piscine pour bains et ablutions à caractère médical. Lorsque l'eau était en quantité suffisante, le bâti pouvait se démonter. Les pèlerins, éblouis par la présence d'eau sur un piton nu, ne pouvaient qu'être convaincus de la puissance de ce Dieu capable de générer l'eau lustrale et guérisseuse, bonne à boire si on le souhaitait. Eau qu'on pouvait, peut-être, emporter en des pots pour prolonger les bienfaits du pèlerinage.

       Il fallait en même temps faire reculer, faire disparaître les antiques croyances, celles liées aux sources des vieilles religions celtiques et antérieures. Des rites de passage, ce qui est indiqué par l'étymologie du mot "Ro", repris par une traduction gauloise avec le mot chêne, ont pu se pratiquer dans un lointain passé : hypothèse ? En effet, mais logique, cohérente en l'absence d'une confirmation ou d'une contradiction, soutenue par une argumentation équilibrée. Elle a le mérite de prendre en compte et d'organiser une explication pour les témoins dont on dispose qui, eux, existent.

       La seule chose que Monsieur Courbon Paul qui a réalisé les levées topographiques et moi-même demandons, c'est que les archéologues s'occupent de Notre-Dame-du-Rot. Et pas seulement des clandestins. Beaucoup de visiteurs, attirés par la beauté du lieu et par l'esprit qui s'en dégage, comprendraient l'aspiration qui les pousse à venir sur ce magnifique rocher planté dans le ciel.         

 

*Il semblerait que l'église du Rot soit carrée (à peu près 10mx10m), de la forme d'une basilique romaine, ce qui est possible pour sa date probable d'édification (VIe - VIIIe siècle), avec couverture gallo-romaine.

       "FIERTÉ"

       Elle s'appelait "Fierté". Le nom d'une épée gauloise. Un jour, un guerrier la voulut. Il alla chez le forgeron de la place. En ce temps-là, chez les Salyens, le peuple du sel, tout homme digne de ce nom devait posséder une épée. Il fallait qu'elle soit solide, souple, tranchante et belle. Le forgeron oeuvrait près de l'entrée de l'oppidum. On s'entendit sur le prix, la longueur, la qualité, le fourreau en cuir et l'artisan se mit au travail. Dans sa forge, il coula, battit le fer, et bientôt l'épée apparut : elle brillait au soleil, on l'avait bien en main avec une poignée agrémentée de corail venu de Massalia. L'homme était heureux, il glissa son arme dans la ceinture de ses braies et partit se promener dans les rues car c'était jour de marché.

       Mais jour de tristesse. On parlait surtout des Romains, ils venaient de prendre, d'incendier et de massacrer les gens du Baou Rous, juste au bout des collines de l'Étoile, sur la route de Massalia. On disait qu'ils feraient pareil ici. La guerre se rapprochait, le Conseil des Anciens devait se réunir : se battre ou courber l'échine. L'homme le savait. De sa main, il caressait les perles de corail de son épée qu'il venait de baptiser...

       ... À présent, il fallait se rendre, abandonner, renoncer à mourir et perdre "Fierté". L'homme devait obéir, se soumettre, devenir un sujet de Rome ou se résigner à l'esclavage. Il accepta, la honte l'habitait. L'ordre venait d'un Romain, un légionnaire couvert de métal, casqué, enveloppé dans une cape rouge. Impérieux, il commandait le départ. Il fallait quitter la place pour la plaine, en bas, où nulle défense n'était possible. L'idée de livrer "Fierté", l'homme ne s'y résignait pas. Il alla derrière, là où il élevait un cochon. Il écarta la boue, enfonça "Fierté" et recouvrit le tout. Un homme sans honneur ne porte pas d'épée. Mais personne n'aurait la sienne...

 

       Vers 1930, une ruine à Mimet devint le logement d'un pauvre diable. Il avait perdu l'esprit en grande partie. On l'appelait Conti. Victime de vols et d'escroqueries, il trouva refuge dans la cave de la rue Basse. Il vivait de ce qu'on lui donnait. N'ayant pas eu son droit, il avait renoncé au monde. Il se promenait, dormait au soleil à l'entrée de Mimet, par terre et sans espérance.

       Conti ramassait des herbes et parfois, il chantait. Au Cercle de l'Union, il chantait son désespoir et ne voulait rien de personne. On lui laissait des cigarettes dont on avait tiré une bouffée et des verres où on n'avait pas trempé les lèvres. À la fin, quand tous étaient partis, il ramassait et buvait. Il n'était plus rien, mais il n'était pas un mendiant.

Dans ses virées, Conti découvrit un jour "Fierté" : elle attendait une âme simple, dépouillée de tout, elle était l'arme d'un vaincu, fier comme Conti qui, lui aussi, perdit tout, un jour...

 

       Vers 1980, c'est-à-dire 2085 ans après la fin de l'oppidum, un homme nettoie une ruine à Mimet, rue Basse. Pendant des années, cette ruine avait servi de dépotoir. Le nettoyage avançait. Tout à coup, contre le mur de la cave effondrée, l'homme vit une forme allongée, métallique, rouillée. Il la mit de côté et quelques jours plus tard, l'apporta à une connaissance qui lui dit :

       - "C'est une épée gauloise ! Vois, il y a encore des traces du fourreau de cuir !"

 

       En 2015, c'est-à-dire 2120 ans après sa naissance, "Fierté" entre dans la "Maison de la Mémoire" de Mimet.

       Ce n'est plus une épée. Elle est notre Histoire.                                  

                                    

          NOTRE-DAME-DES-ANGES

          Cézanne aurait pu connaître Notre-Dame-des-Anges s’il était venu à Mimet et ce lieu où soufflent le vent et l’esprit l’aurait inspiré.

          N.-D.-des-Anges siège au milieu d’un désert de rochers, grivelés dans les orages, lustrés par le mistral, dressés jusqu’au ciel où s’accrochent des nuages.  

          N.-D.-des-Anges règne sur une montagne rebelle qui tremble parfois, nourrit une végétation inattendue d’arbousiers des Maures et de bruyère, en voisinage avec les pins ou le lin pastel de l’Étoile. N.-D.-des-Anges abrite tout un peuple d’animaux, ceux qui planent dans le bleu, ceux qui grattent et s’insinuent entre les touffes ou dans la terre.

          N.-D.-des-Anges destinée à la solitude, inaccessible aux hommes, connut leur compagnie, de toujours.

          Ils étaient présents depuis la préhistoire, logés sur les crêtes, au plein du vent, sur le vieux chemin qui mène du sel de la Camargue et de l’Etang de Berre vers les terres magiques de la Sainte Baume. Plus loin encore, ils rencontraient la route de l’obsidienne. Au temps de Massalia, la Grecque, ils sauront grappiller quelques menus avantages du commerce en route vers l’océan celtique, avec l’ambre et l’étain. 

          L’homme ne vit pas que d’eau et de pain, le Ciel lui est nécessaire. Tel l’Olympe, l’Étoile y plonge : dans la voix des montagnes, l’homme rencontre cette force d’en haut. Il installe ses moines au Roc des Mounges, déserté au XIIe siècle. Le besoin de sacré commande. La coutume pousse le peuple à quelques pas, la Baume Vidale qui cumule avantages et Providence : grotte-chemin, elle est un jalon sur la vieille sente, à présent abandonné, en ce début du XIIIe siècle, par les grandes routes des princes mais bien connu des errants et autres contrebandiers soucieux d’échapper aux taxes et péages. De ce belvédère escarpé, la vue court vers les îles du Frioul, Garlaban, Sainte-Baume : nulle surprise à craindre et chacun peut se prévenir. En arrière, on a le ciel habité par l’Éternel : 1220, frère Jean se fait ermite à la Baumo, il n’avait eu qu’à suivre les pas de Marie-Madeleine, installée dit-on, en son temps, sur l’autre flanc du vallon, en une caverne. D’autres viennent, à la suite de Jean, entretenir le culte de N.-D.-des- Anges et c’est la renommée pour l’ermitage. Le peuple d’alentour accourt, puis les Grands, même le Pape : après l’Indulgence accordée aux pèlerins par Clément VII, père du grand schisme d’Occident, Benoît XIII, dit Pierre de Lune, l'antipape, s’y rend, un jour d’avril 1398, pour célébrer la messe. N.-D.-des-Anges devient lieu de pèlerinage officiel : depuis Aix ou Marseille, pénitents et fidèles circulent sur le sentier de chèvre, par milliers, le 25 mars, jour de l’Annonciation de la Saint Vierge. Durant des siècles, cette pratique apporte gloire et richesses, dons variés qu’il faut gérer : les ermites n’y suffisent plus, d’ailleurs, ils n’en ont nul souci. 

          La confrérie aixoise de N.-D.-des-Anges prend en charge le temporel : est-ce mauvais entretien, dispute avec les frères en solitude, est-ce déviance religieuse en ce temps d’éclosion du valdéisme et du protestantisme ? On s’en va chercher, en Toscane, les religieux Camaldules, épris de désert : ils ne séjourneront que peu de temps, en dépit des efforts de Peiresc, savant érudit, collectionneur, Conseiller au Parlement d’Aix. N.-D.-des-Anges, trop fréquentée, trop bruyante n’est plus compatible avec leur règle et leur vœu de silence. Alors s’installent les Franciscains, enfin les Oratoriens : c’est l’année 1640. En ce temps naît, pour l’église de la grotte, la plus ancienne crèche de Provence : s’il n’en reste, à Mimet, que la Vierge et Joseph, deux statues en bois sculpté et polychrome, on sait, par contrat, l’existence de Jésus, d’un ange, du bœuf et de l’âne. Le prix fait entre le notaire et le sculpteur en 1644, prouve l’antériorité de cette crèche sur celle de Saint-Maximin. Les pères de l’Oratoire sont d’actifs bâtisseurs : ils relèvent les ruines de la thébaïde, construisent une hôtellerie, établissent, en plein ciel, la chapelle du Paradis, tracent un chemin jalonné d’oratoires à travers l’Étoile, créent une riche bibliothèque. Notre-Dame- des-Anges devient une ruche où vivent jusqu’à cent vingt religieux, où viennent d’illustres visiteurs qui abandonnent les frivolités du monde.

          N.-D.-des-Anges, altière sur son rocher, connaît à présent la désaffection : le chemin reste vide, le nombre des prêtres recule, quand arrive la Révolution. Tel un feu, elle passe sur le temporel : inventaire, dispersion des biens et des livres, des manuscrits, récupération des matériaux, des poutres, des pierres. La ruine est consommée, achevée entre 1795 et 1810. Il ne reste que l’hôtellerie. 

          On y venait manger du gibier, des plats en sauce, de la daube ou du lapin au sang, nourritures fortes et bonnes pour réparer les fatigues des excursionnistes marseillais. Cézanne était lui-même bon marcheur, allant sur le sujet dans le vent et le soleil. Ce restaurant aurait été, à n’en pas douter, la base même de Cézanne : et l’Étoile aurait peut-être remplacé Sainte-Victoire comme emblème de son œuvre !     

 

 

            30/6/1792 – 2/7/1792, L’AFFAIRE DE NOTRE-DAME-des-ANGES

         

         Juin 1792, la révolution est en guerre contre les monarques de l’Europe : Autriche, Prusse, Saxe.. En France, c’est la peur, l’incertitude, la spéculation sur les vivres…

        Le 23 juin 1792, le Père Ambroy de N.-D.-des-Anges écrit au district révolutionnaire : il craint le pillage de l’Ermitage.

      Les 25 et 26 juin, le district puis le département « donnent droit à la requête du Père Ambroy : il faut déménager argenterie et biens précieux à la maison de l’Oratoire en Aix », puis dans les caisses du gouvernement, plus tard ! Peut-être à l'Hôtel des monnaies ou dans quelques poches anonymes !

        Le 30 juin 1792, « transport des autorités à N.-D.-des-Anges : apposition des scellés sur la bibliothèque, inventaire, cette fois par l’administration et non plus par la municipalité locale, et transport du tout le 2 juillet à la maison de l’Oratoire en Aix ».

        En cette affaire, on dispose de soldats armés de fusils, des administratifs et de Joseph Granet, le peintre aixois : il rendra compte par ses dessins et croquis, cinq en tout ! Ils parlent.

          L’un montre la grotte principale, sous le clocher dont on voit les vestiges sur les cartes postales des années 1900. Sur ce dessin, on distingue un autel avec trois niches : dans celle du haut, on reconnaît la statue de marbre de la Vierge, elle figure aujourd’hui dans l’église de Mimet. On reconnaît le fer forgé monogrammé « N.D. des Ange » (sic), transporté lui aussi et placé devant l’autel de l’église de Mimet. Comme on retrouve une partie du carrelage noir et blanc, monté en trompe-l’œil. C’est au prêtre jureur, Laurent Brachet, que l’on doit ces avantages, avec ceux des deux santons, Marie et Joseph, les plus anciens de Provence, ils datent de 1644. Les quatre autres ont disparu : tombés en poussière ? vandalisme révolutionnaire ?

         Ce que l’on peut dire, c’est le lieu probable de la crèche d’alors. Sur le côté droit du dessin, on distingue le long couloir qui conduit à la seconde chapelle, avec autel face à la porte. Au-delà, la grotte continue et s’achève en cul-de-sac : c’est à cet endroit, accessible aux pèlerins, que devait se dresser la crèche voulue par les Oratoriens, une belle mise en scène de la Nativité, bien dans l’esprit de cet ordre enseignant. Ces santons rejoindront le village en 1793, résultat de l’esprit de compromis du curé Brachet et en récompense de la cession des trésors d’argenterie répertoriés en juin 1792 : des dizaines de kilos d’argent pour le directeur de la monnaie nationale !

          Mais le second croquis de Granet révèle autre chose : un tas de gravats avec une sorte de dalle renversée, à côté une cavité creusée et une échelle posée dedans, des hommes observent, l'un prie, un autre semble tirer une brouette. Il s’agit certainement de la fouille des tombes ! En effet, moines et surtout certains membres des familles seigneuriales de Mimet se firent enterrer en cet endroit, du moins le croyait-on ! Une tombe de seigneur signifie or et argent ! D’où la fouille pour dénicher quelque trésor !

          On ne trouva rien, sauf des ossements. Granet en fut le témoin : il n’y avait plus quoi que ce soit à gratter ni pour s’emplir les poches, ni pour faire la guerre !

 

       LA VIERGE de NOTRE-DAME-des-ANGES

 

       Celle qui se trouve, aujourd'hui, dans l'Église de Mimet, au-dessus de l'autel, est, sans doute, venue de Gênes en Italie. Par son allure et sa grâce, elle serait de la première moitié du XVIIe siècle, c'est-à-dire qu'elle aurait été commandée par les Franciscains, alors en charge de Notre-Dame-des-Anges, avant les Oratoriens. Ceux-ci la placèrent, à moins qu'elle n'y fût déjà, dans l'église rupestre du sanctuaire. Il y est fait référence en septembre 1632. Les Aixois viennent en procession "pour aller à Notre-Dame-des-Anges aux fins d'impétrer la pluie, attendu la grande sécheresse qui règne". On la retrouve sur l'un des quatre dessins réalisés par Granet, ceux du 30 juin 1792, date à laquelle le peintre aixois accompagna les révolutionnaires chargés d'inventorier les biens des Oratoriens.

       Cette statue de taille moyenne (1 mètre ou un peu plus) est en marbre blanc, sans aucune veine colorée apparente : un matériau très pur. De l'ensemble se dégage un mouvement gracieux. Elle paraît en marche, avec un genou fléchi. Mais l'habileté du sculpteur, qui a voulu cette attitude, laisse la Vierge immobile. Les pieds bien à plat sur un nuage soutenu par deux angelots, des putti, avec leurs joues rebondies. Elle est dans le ciel, d'où son nom : Notre-Dame-des-Anges. L'impression de légèreté et de vie est suggérée par la pèlerine que la Vierge porte sur sa vêture, par sa transparence. De sa main gauche, avec délicatesse, elle retient l'étoffe du vaste voile qui l'enveloppe en un drapé à la fois complexe et élégant. La main droite semble tenir un récipient ou la base d'un objet : certains pensent à une fleur de lis, d'autres à un sceptre. C'est la seule partie de la statue qui manque. Il apparaîtrait que l'attribut absent soit un sceptre, puisque, dans les litanies de la Vierge, on invoque "Marie, Reine des Anges..." Dans l'un et l'autre cas supposés, ce serait le symbole de sa puissance spirituelle de reine du ciel. Enfin son visage, serein, maternel, avec un sourire à peine marqué, ses yeux à demi fermés, est empreint de noblesse et de générosité, d'amour. Elle est, à la fois, fragile et forte, belle et discrète. C'est la mère de tous les hommes.

       Elle portait, par-dessus son voile, une couronne d'argent. Les révolutionnaires l'ont prise : elle est encore plus belle sans ce colifichet. Son pouvoir, la marque de sa mission, n'en ont pas besoin : elle est de marbre, puissante et ferme, assurée grâce aux mérites d'un sculpteur inspiré.

       Mais de plus, les Franciscains ont dû commander un pavage : des carreaux de marbre blanc et noir. On nomme ces derniers "portoro", ils soulignaient et faisaient ressortir la blancheur de la Vierge. On les retrouve à Mimet, en provenance du sanctuaire, avec des carrelages gris et, en arrière de l'autel actuel, il y a la surprise d'un trompe l'oeil ! La fraîcheur de ce dernier s'explique car il fut recouvert par l'ensemble de l'autel du XIXe siècle avant la transformation de ce dernier dans les années 70. Mais tout est plus complexe : la décision du déménagement de ce qui n'avait pas de valeur marchande pour le "Directoire du district" fut prise le "neuvième juin mil sept cent quatrevingt treize (9 juin 1793) et entériné par le "Conseil général de la commune de Mimet". Il y est dit, et écrit sur le registre des délibérations dudit conseil : "le citoyen maire (Joseph Samat) et les citoyens (Pierre Guigou, Pierre Joseph Constant, Jean-Baptiste Bellon, Joseph Magère de Pierre, Joseph Magère dit le Rouge, Joseph Deluit (ou Deleuil), Mathieu Gajan et Honoré Bonnefoy)  [...] la commune payera les frais de transport tant pour l'horloge que la table de la communion (la barrière en fer forgé) que pour le pavé de marbre, la dépense [...] à neuf cents cinq livres, quinze sols".

       À noter qu'il n'est fait aucune référence ni à la couronne d'argent, ni à la statue de la Vierge : on ne parle que de l'horloge, la table de communion et le pavé de marbre. Évoquer la Vierge aurait été suspect, peut-être considéré comme propos royaliste ou anti-révolutionnaire. Mais, à n'en pas douter, elle fut du déménagement, d'ailleurs coûteux, 905 livres et 15 sols, gros effort pour une commune pauvre et personne ne parle d'une participation financière du sieur de Prégentil, ci-devant seigneur du lieu ! Mais toujours présent : il ira à Marseille, à Aix et n'émigrera pas.

       Tout fut transporté, installé, avec le plus grand soin, en pleine Révolution pendant qu'ailleurs, on coupait des têtes et on se battait.

       Si l'on replace la commande de cette statue vers 1625-30, par les Franciscains, on retrouve en cette affaire un souci et un désir : celui d'une religion joyeuse, celui du plaisir de vivre, de l'art baroque dont on dit qu'en France il fut réduit par l'art classique, celui de Versailles. Plus tard, à Notre-Dame-des-Anges, les Oratoriens en furent les dignes héritiers avec, en 1644, la première crèche de Provence, celle du sculpteur bourguignon Laloissier : 6 sujets dont il reste Marie et Joseph et dont la commune a fait une reconstitution historique à l'entrée du village en 2016.

       Pour l'heure, les deux santons de Marie et de Joseph, la table de communion, le pavage et la statue de marbre de Notre-Dame-des-Anges sont à l'église de Mimet.

       Tout cela prolonge et maintient cet art baroque si riche qui exprimait, de façon sensible et accessible, le pouvoir de comprendre les enseignements d'une vie religieuse souvent abstraite et lointaine.

       Cette "Vierge génoise" nous y invite au service de l'invocation que les fidèles prononçaient à "Marie, Reine des Anges", aussi bien pour faire tomber la pluie que pour tout autre souci de la vie quotidienne.       

 

           LES VIGNES BASSES ET LES PIERRES DE PRESSOIR

          Le 17 janvier 2013, une pierre de contrepoids de pressoir est venue se poser sur la Place de la Mairie ! Elle y a rejoint une première, installée là depuis quelques années. Ces deux blocs racontent beaucoup de choses.  

         Le long du Passaga, l’eau coule depuis la Prunière et arrose le quartier des Vignes Basses. Le Passaga rejoint ensuite le Vallat de Cauvet qui lui-même se jette dans la Luynes à Biver.

         Depuis le 1er siècle avant J.-C., au Reygalé, les Gaulois de la Testo de l’Ost se sont installés sous l’autorité des Romains : oppidum abandonné, démantelé, ils vivent la pax romana ou la subissent, mais ils ont une sécurité relative ! Les vainqueurs s’adjugent les meilleures terres : sol profond, facile à travailler, avec de l’eau, il s’agit de la Grande Terre des Vignes Basses, ainsi nommons-nous aujourd’hui ce lieu.  

         Et pour le cultiver, les Romains disposent de nos Mimétains - Gaulois. Il faut imaginer les masures de nos ancêtres si pauvres qu’elles n’ont laissé nulle trace ou presque. En revanche, avec les Romains, c’est le contraire !

         Une pierre à dédicace à Notre-Dame-du-Cyprès, aujourd’hui disparue mais signalée en 1904. Juste à côté, les restes d’unevilla gallo-romaine, celle du Peiret. Surtout, aux Vignes Basses, les installations de pressage d’une autre villa gallo-romaine avec mobilier du Ier siècle avant J.-C. jusqu’au IVe après : dont la fameuse pierre de contrepoids, pas loin de la tonne. Grâce à l’équipe de M. Maneille, elle a pris près de 200 mètres d’altitude. Elle attendait depuis 1600 ans.

         Les archéologues disent : « contrepoids de pressoir à cabestan » servant « à l’artisanat d’extraction de l’huile ou de la fabrication du vin ». Bien sûr, ils ne sont pas tous d’accord : les uns pensent à l’huile seulement, d’autres au vin et à l’huile. Une chose est certaine, de ces contrepoids, on en aurait trouvé huit à Entremont et à Mimet un, ce qui n’est pas si mal !

         Selon le discours officiel des historiens, la pax romana, c’est la trilogie blé-vigne-olivier. Pour le blé, c’est sûr à Mimet, encore plus aux Vignes Basses ! Le moulin d’eau, juste en amont, le prouve avec ses bassins, son canal d’amenée pour mettre l’eau en pression, les salles de broyage avec leurs meules. La dernière a été volée il y a plusieurs années : un appel à sa restitution est fait. On peut toujours croire au miracle ! Le blé à Mimet devait être de bonne qualité car il se développait dans un climat semi-montagnard. Mais il y avait aussi de l’épeautre et des pois chiches dont on obtenait une farine. En ce qui concerne la vigne, le toponyme les Vignes Basses montre assez que cette culture était importante. D’ailleurs à Mimet, les cuves à vin ne sont pas rares dans les caves avec leur revêtement de malons rouges et vernissés. Dans l’ancienne mairie en rénovation, se trouve l’une d’entre elles : jusqu’en 1795, c’était le presbytère, il s’agissait du vin de messe !

          Enfin, il y a l’huile, les oliviers et nos deux pierres. La plus grosse, taillée dans un bloc de calcaire très altéré par les pluies, le froid et le chaud, date de l’antiquité : près de 2000 ans ! Elle appartient à un pressoir à levier et cabestan. D’un côté, la poutre pivote dans une niche, de l’autre, il y a le contrepoids au sol avec son appareillage : des pièces de bois encochées dans des tailles en queue d’aronde, reliées entre elles pour leur stabilité, et sur lesquelles se plaçait le cabestan avec ses cordes. Il suffisait de le tourner pour abaisser ou relever la poutre ou arbre qui écrasait les scourtins : l’huile s’écoulait, première pression… Cette pierre est romaine : 2000 ans, abandonnée pendant 1600 ans, récupérée en 2013.

          Une installation pareille réclamait, pour être rentable, des oliveraies importantes, au moins des centaines d’arbres, sans parler de ceux qui devaient se disperser un peu partout dans le terroir.

          Puis, tout disparaît ou presque : chute de l’empire romain, haut moyen âge, le désordre.

          Vers le début du XIe siècle, un seigneur s’installe à Mimet. Le château s’édifie, la place, le village à ses pieds, l’église : notre village a 1000 ans d’âge ! Il ressemblait déjà à ce qu’il est aujourd’hui dans sa structure générale. L’usage de l’huile a reculé mais n’a pas disparu. C’est devenu un produit de luxe ! Qu’on se souvienne d’Hugues Capet, de Reims, de l’onction des rois de France, du Saint Chrême qui en faisait la main de Dieu ! C’est de l’huile d’olive avec du baume parfumé. On disait cette huile venue de Jérusalem… Elle était  de Provence ! Peut-être même de Mimet ! Ils en guérissaient les malades…

          Les seigneurs de Mimet faisaient de l’huile ! La preuve, la seconde pierre : elle provient des ruines du château. La technologie a changé. Dès le Ier siècle après J.-C., les Romains l’avaient inventée, elle sera conservée et reprise au château : lepressoir à bascule. Au lieu d’un contrepoids et d’un cabestan, on fixe sur la pierre taillée pour la recevoir, une vis en bois qui traverse l’arbre-levier : il suffit de visser ou de dévisser pour abaisser ou remonter ce dernier, ainsi, presser les scourtins d’olives pour obtenir l’huile. Cette pierre, cerclée de fer, était maintenue au sol.

          Dans l’antiquité, l’huile servait en cuisine, pour la beauté du corps, pour s’éclairer et pour le sport. Au moyen âge, c’était pour l’éclairage, le calen, les soins médicaux et la cuisine de Carême et du vendredi : les omelettes et frire le poisson, denrée rare à Mimet, réservée au seigneur ! Pour les jours maigres !

          Deux pierres de pressoir pour notre petit village, correspondant à deux techniques différentes. Elles montrent l’importance de l’olivier, ici, des pierres de civilisation. Mais l’histoire n’est pas finie ! Il y a ceux qui font revivre les oliviers ou en plantent pour avoir des olives de confiserie ou de l’huile. Il y a des passionnés qui ont même leur installation personnelle et qui oeuvrent, en leur cave, pour obtenir des bouteilles emplies d’une huile si belle qu’on hésite à s’en servir !

          Une histoire qui dure depuis 2000 ans.

                                                                         

                   "LE BOULANGER DE VALORGUE"

           En septembre1952, Fernandel et ses amis, dont Henri Verneuil, se promenaient en voiture. En bas, au lieu-dit le Passaga, ils s’arrêtèrent pour admirer Mimet , « ce nid d’aigle » dira Fernandel. Il fut décidé d’y monter. À cette époque, comme d’ailleurs aujourd’hui, deux routes y menaient : la route « Haute » et la route « Basse ». à l’entrée, sur la placette, il y avait une aire à battre le grain, le garage des pompiers, celui de Magère Achille, le maire, et les restes de la chapelle Saint Sébastien. À l’intérieur de cette dernière, se trouvait le vieux corbillard noir où l’on attelait un cheval pour les enterrements. Puis, le cimetière.  Trois chemins quittaient cette placette : celui de Saint Sébastien, celui de La Prunière vers le col Sainte Anne, tous les deux en terre et en ornières, presque impraticables.

          Fernandel prit le troisième, la rue Saint Sébastien qui mène sur la Place : c’était goudronné. Se garer ne posa aucun problème, il n’y avait que la camionnette de Satta, l’épicier, une « quatre chevaux » et parfois un autre véhicule !Mimet, un bout du monde !

Il faisait chaud, ils allèrent, non au bar tenu par Nicolas mais au restaurant du Puech ouvert depuis peu : on y mangeait des spécialités de chasse et de champignons et on y buvait la piquette mimétaine car, en ce temps là, chacun faisait son vin. Il devenait ensuite un excellent vinaigre pour les salades de pois chiches et d’oignons !

          Au Puech, ils s’abreuvèrent et ayant étanché leur soif, ils déambulaient dans la rue de Mimet. Elle possède une particularité : outre qu’il n’y en a qu’une, elle s’enroule sur elle-même à mesure que l’on tourne autour du château, enfin, de ses ruines, elle a la forme d’un escargot. À cette époque, il n’y avait pas de nom de rues et les numéros des maisons suivaient l’ordre de leur recensement : à telle impasse de trois portes, on pouvait voir les numéros 54, 56, 58 !

          Mais Henri Verneuil avait l’œil du professionnel, rien ne lui échappait : il était réalisateur. En contrebas de la Place, il constata l’existence d’un édicule bien utile : les toilettes publiques. Discrètement située sur les bords d’un escalier en pierres froides sculptées avec soin, la bâtisse, nantie d’un toit à quatre pentes tel celui d’une bastide bourgeoise, comportait et comporte toujours deux water-closet à la turque. L’intérieur est revêtu de céramique blanche, luisante telles les parois du métro parisien, par souci d’hygiène. Ce qui n’empêchait pas les Mimétains d’alors d’aller verser le contenu de leur tinette, le matin, dans leur jardin : carottes, radis, tomates et salades s’en trouvaient très bien.

          La mairie d’avant 1914 avait décidé, par désir de modernité, d’édifier ce monument.

          Henri Verneuil descendit vers lui : plusieurs scènes de son film, « Le boulanger de Valorgue », réclamaient un lavatory de ce type. Ce fut décidé, le tournage dudit film se ferait à Mimet et en décor naturel pour la beauté du lieu et l’existence d’un W.-C. idoine.

          Ce qui était économique, habile et écologique !

       LA CROIX DU REY      

       Existait-il une croix, avant 1851, sur le chemin qui descend de Mimet et va vers la ferme de La Tour par l’ancien chemin de la Calade ? Rien ne permet de le dire, sauf que l’emplacement, au bas du village, avant le raidillon, fait songer à une station où l’on reprend son souffle. La bastide du Rey, ou Rei, avec sa croix sur piédestal, est aussi au bord d’une vénérable voie antique, autrefois calade bâtie qui se hisse jusqu’au village.

       Le Rey, le Pilon du Roi, Notre-Dame-du-Rot…, variations autour du nom du chêne blanc, le rouvre, le beau chêne. Ici, au Rey, un chêne pluriséculaire se dresse, sans doute antérieur à la construction de la demeure XVIIIe avec sa génoise tournante. Hypothèse ? A-t-on à faire à un arbre souvenir d’un culte celtique protohistorique ? Un monument végétal ?

       Plus simplement, Rey est le nom d'un résident à Mimet, Barthélémy Rey, au XVIIIe siècle, consul à Mimet, marchand de son état.  

       Bref, une croix de chemins : celui de la Calade et celui de la Mègre pour ceux qui arrivent de Gardanne ou d’Aix.

       Mais en 1851, il y a conjonction de plusieurs événements. Du 1er au 2 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République française devient le maître du pouvoir. Il impose sa constitution qui sera plébiscitée le 20 décembre. C’est le retour de l’ordre après le temps des révolutions de 1848. L’Église de France applaudit, le Pape Pie IX se réjouit. À Mimet, la mairie est tenue par Augustin Penon, à moins que ce ne soit Casimir Gajan, qui la dirige jusqu’au 16/04/48. Le 5 mai 1848, Augustin est devenu maire (révolution de 1848, en février !). Il le restera jusqu’au 18 juillet 1851. À  la réunion du conseil municipal de Mimet, le 8 août 1851, Casimir Gajan reprend sa place ! La préparation du coup d’État de Napoléon III a dû remuer l’échiquier politique jusqu’à Mimet !

       Penon, fils approximatif de la révolution de 1848, fut obligé de s’écarter devant Gajan d’obédience plus ou moins royaliste.

       Ce serait à ce moment, fin 1851, qu’on peut situer l’érection de cette croix, sous la mandature de Casimir Gajan, belle occasion d’affirmer sa confiance en Dieu en des temps difficiles.

       Ainsi, on décide d’ériger sur un piédestal soutenu par trois marches, une belle croix et on inscrit sur le côté sud-est, « JUBILE de 1851 ». Autrement dit, le cinquantenaire ou jubilé du rapprochement entre France et Papauté, des premiers articles du Concordat de 1801 (dont le texte complet et l’application sont établis de façon définitive en 1803), passé entre le Pape Pie VII et le gouvernement de la France, c’est-à-dire Bonaparte, le futur Napoléon Ier ! Et Napoléon III se considère comme le troisième du nom. Tout est bien jusqu’au 15 juin 1884.

       Ce jour fut, sans doute, celui d’un orage mémorable, avec force pluies, tonnerre et éclairs. L’un d’eux vint frapper la croix. C’était parfois le cas et on parle de croix paratonnerre : mieux valait le fer qu’une maison !

       Mais on imagine l’état du symbole : tordu, à demi fondu, une horreur. La puissance de Dieu, sa représentation était atteinte.

       Or il se trouve que c’est le tout premier début de l’école laïque. 1881-82 sont les années où Jules Ferry établit la législation scolaire laïque. Et à Mimet, on a réussi, après bien des difficultés financières, à construire une école au lieu-dit aujourd’hui « les Écoles » ! On a obtenu des instituteurs. Pour les gens de la « libre pensée », c’est une grande satisfaction. Pour les autres aussi : l’instruction pour tous, apprendre à lire, écrire, compter…

       Mais la politique n’est jamais loin ! Les enfants de Mimet, en tant qu’élèves, passent et repassent, depuis quelques mois, devant la croix du Jubilé. Les « libres penseurs » ne manquent pas de se réjouir devant le symbole déchu. Quant aux autres, ils réagissent vite : réunir des fonds privés, fabriquer et poser une nouvelle croix de fonte est chose faite dès le 8 décembre 1884, moins de six mois après le cataclysme ! Et on inscrit avec fierté « relevée le 8 décembre 1884 », côté nord-est, en rappelant, côté sud-ouest du monument, « brisée par la foudre, 15 juin 1884 ». Réponse du berger à la bergère !

       Le maire d’alors s’appelait Jean-Baptiste Pascal… Penon (1878-1888) ! Un homme ouvert, à la fois, aux idées nouvelles, c’est lui qui avec son conseil avait permis l’installation de l’école laïque, et en même temps, sans doute donné un coup de pouce pour la croix du Rey (ou Rei).

       Aujourd’hui, le monument n’est plus que l’ombre de lui-même. Le beau chêne  a soulevé avec ses racines pierres et escaliers. La rouille a eu raison du bas de la croix. A présent, il faut maçonner, souder. Ce n’est pas rien. Mais il reste un quatrième côté au piédestal, rien d’inscrit.

       Un jour peut-être pourra-t-on y graver, côté nord-ouest, « redressée en 2017 ou 18, 19… »                                        

 
 
 

            Les W.C. PUBLICS avec URINOIR (CEUX du "BOULANGER DE VALORGUE")

      

            Le 8/X/1926, à la séance du département, celui-ci alloue les 9/10e de la somme de 30.000 francs. Le 6/X/1927, le 1/10e manquant est autorisé par le Conseil municipal. Aussitôt, la commune emprunte les fonds au Crédit foncier de France, à rembourser sur 25 ans à partir du 31/XII/1928, au rythme de 2.865,12 francs l'an, et à 8,30% du taux d'intérêt. Ce n'était pas rien mais quel modernisme ! C'en est fini, ou presque, des "tinettes" du petit matin, sauf qu'on allait les vider dans les W.C. publics ! Avant, c'était dans les jardins potagers.

       Le 8/II/1928, il est dit "... une lampe serait très utile dans les W.C. nouvellement construits" et ce "avant d'être livrés à l'usage du public". Ce qui fut fait.

       Finalement, lorsque Fernandel et Henri Verneuil arrivèrent à Miment en octobre 1952, ces W.C. n'étaient pas entièrement payés, ils ne le seront qu'en 1953, à la fin de l'année, 25 ans après le début de l'emprunt !

        Avec la guerre et les dévaluations du franc, l'inflation, les Mimétains ne firent pas une si mauvaise affaire.

SOUVENIRS MIMETAINS

      

LES BEIGNETS DE LA NEIGE

       Le soir, en hiver à Mimet, lorsque le ciel est orange, demain, il va neiger. C'est comme ça que Marcellin, le père de Josette, disait le temps. Alors, il soufflait à sa fille :

       - "Prépare les oeufs et la farine !"

       Josette sortait la poêle, l'huile et le reste. Marcellin s'asseyait devant la table avec le papier sulfurisé : il formait des beignets, avec le sucre à part. Josette les cuisait. La première poêle, c'étaient quatorze petits beignets. La deuxième aussi. Marcellin les mangeait : vingt-huit en tout ! Après, Josette continuait et le plat se remplissait. Mais Marcellin, de temps en temps, en prenait un ou deux :

       - "Pour les goûter !" disait-il.

       Et il saupoudrait de sucre. La nuit venait et il neigeait. La poêle, Josette ne mettait que quatorze beignets, afin qu'il y ait la place pour les tourner : ils y cuisaient à l'aise. Cette poêle était en fer, toute noire, on ne la lavait pas, on la torchait afin qu'il reste un peu du goût du travail précédent, un peu de souvenir. Et c'était du bonheur entre le père et la fille parce qu'il n'y avait rien à rajouter, pas même une pincée de sucre.

       LES DEUX AMIS

       Gaston, un oncle de Josette, revenu de la guerre de 14-18, racontait cette histoire.

       C'était après la bataille de la Marne, c'était non loin de la Marne. Les combats continuaient, surtout le jour. La nuit c'était plus calme. Gaston parlait fort et quand il racontait, il mêlait des mots de provençal. Les Allemands n'étaient pas loin. Un soir, l'un d'eux questionna Gaston, et en provençal ! Surprise de Gaston, même si cet Allemand parlait français.

       - "Qui es-tu, toi, le Français, pour parler provençal ?" dit-il dans la langue de Mistral.

       - "Je suis provençal !" répondit Gaston, encore plus étonné "et toi ?"

       - "Moi, avant la guerre, j'avais une ferme à Plan-de-Cuques!"

       - "À Plan-de-Cuques ?"

       C'est à huit kilomètres, de l'autre côté de l'Étoile, vers Marseille.

       - "Oui ! À Plan-de-Cuques et j'y ai appris le provençal !"

       Le lendemain soir, l'Allemand demanda à venir dans la tranchée française, et les deux se parlèrent, comme de vieux amis.

       Le surlendemain, il revint avec d'autres Allemands : chacun apportant le peu qu'il avait, conversation, manger, boire. Des ennemis, qui étaient devenus des amis, obligés de se battre le jour, qui fraternisaient la nuit. Plusieurs fois, ce manège recommença jusqu'à un soir où les Allemands, retournèrent dans leur ligne de tranchée.

       Ils ne revinrent jamais.

       Les combats reprirent.

       Gaston venait de perdre des amis contre lesquels il aurait dû se battre. Il comprenait que la police militaire était intervenue et que la fraternisation...

       Gaston pleurait chaque fois qu'il rappelait ce petit morceau de vie et de mort : chaque jour, il pleura, jusqu'à sa mort, pour la mémoire de cet ami allemand perdu...