LA CROIX DU REY

 

           Existait-il une croix, avant 1851, sur le chemin qui descend de Mimet et va vers la ferme de La Tour par l’ancien chemin de la Calade ? Rien ne permet de le dire, sauf que l’emplacement, au bas du village, avant le raidillon, fait songer à une station où l’on reprend son souffle. La bastide du Rey, ou Rei, avec sa croix sur piédestal, est aussi au bord d’une vénérable voie antique, autrefois calade bâtie qui se hisse jusqu’au village.

          Le Rey, le Rei, le Pilon du Roi, Notre-Dame-du-Rouet…, variations autour du nom du chêne blanc, le rouvre, le beau chêne. Ici, au Rey, un chêne pluriséculaire se dresse, sans doute antérieur à la construction de la demeure XVIIIe avec sa génoise tournante. Hypothèse ? A-t-on à faire à un arbre souvenir d’un culte celtique protohistorique ? Un monument végétal ?  

          Bref, une croix de chemins : celui de la Calade et celui de la Mègre pour ceux qui arrivent de Gardanne ou d’Aix.

           Mais en 1851, il y a conjonction de plusieurs événements. Du 1er au 2 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République française devient le maître du pouvoir. Il impose sa constitution qui sera plébiscitée le 20 décembre. C’est le retour de l’ordre après le temps des révolutions de 1848. L’Eglise de France applaudit, le Pape Pie IX se réjouit. A Mimet, la mairie est tenue par Augustin Penon, à moins que ce ne soit Casimir Gajan, qui la dirige jusqu’au 16/04/48. Le 5 mai 1848, Augustin est devenu maire (révolution de 1848, en février !). Il le restera jusqu’au 18 juillet 1851. À  la réunion du conseil municipal de Mimet, le 8 août 1851, Casimir Gajan reprend sa place ! La préparation du coup d’État de Napoléon III a dû remuer l’échiquier politique jusqu’à Mimet !

           Penon, fils approximatif de la révolution de 1848, fut obligé de s’écarter devant Gajan d’obédience plus ou moins royaliste.

          Ce serait à ce moment, fin 1851, qu’on peut situer l’érection de cette croix, sous la mandature de Casimir Gajan, belle occasion d’affirmer sa confiance en Dieu en des temps difficiles.

          Ainsi, on décide d’ériger sur un piédestal soutenu par trois marches, une belle croix et on inscrit sur le côté sud-est, « JUBILE de 1851 ». Autrement dit, le cinquantenaire ou jubilé du rapprochement entre France et Papauté, des premiers articles du Concordat de 1801 (dont le texte complet et l’application sont établis de façon définitive en 1803), passé entre le Pape Pie VII et le gouvernement de la France, c’est-à-dire Bonaparte, le futur Napoléon Ier ! Et Napoléon III se considère comme le troisième du nom. Tout est bien jusqu’au 15 juin 1884.

          Ce jour fut, sans doute, celui d’un orage mémorable, avec force pluies, tonnerre et éclairs. L’un d’eux vint frapper la croix. C’était parfois le cas et on parle de croix paratonnerre : mieux valait le fer qu’une maison !

          Mais on imagine l’état du symbole : tordu, à demi fondu, une horreur. La puissance de Dieu, sa représentation était atteinte.

           Or il se trouve que c’est le tout premier début de l’école laïque. 1881-82 sont les années où Jules Ferry établit la législation scolaire laïque. Et à Mimet, on a réussi, après bien des difficultés financières, à construire une école au lieu-dit aujourd’hui « les Ecoles » ! On a obtenu des instituteurs. Pour les gens de la « libre pensée », c’est une grande satisfaction. Pour les autres aussi : l’instruction pour tous, apprendre à lire, écrire, compter…

            Mais la politique n’est jamais loin ! Les enfants de Mimet, en tant qu’élèves, passent et repassent, depuis quelques mois, devant la croix du Jubilé. Les « libres penseurs » ne manquent pas de se réjouir devant le symbole déchu. Quant aux autres, ils réagissent vite : réunir des fonds privés, fabriquer et poser une nouvelle croix de fonte est chose faite dès le 8 décembre 1884, moins de six mois après le cataclysme ! Et on inscrit avec fierté « relevée le 8 décembre 1884 », côté nord-est, en rappelant, côté sud-ouest du monument, « brisée par la foudre, 15 juin 1884 ». Réponse du berger à la bergère !

          Le maire d’alors s’appelait Jean-Baptiste Pascal… Penon (1878-1888) ! Un homme ouvert, à la fois, aux idées nouvelles, c’est lui qui avec son conseil avait permis l’installation de l’école laïque, et en même temps, sans doute donné un coup de pouce pour la croix du Rey (ou Rei).

          Aujourd’hui, le monument n’est plus que l’ombre de lui-même. Un beau chêne  a soulevé avec ses racines pierres et escaliers. La rouille a eu raison du bas de la croix. A présent, il faut maçonner, souder. Ce n’est pas rien. Mais il reste un quatrième côté au piédestal, rien d’inscrit.

          Un jour peut-être pourra-t-on y graver, côté nord-ouest, « redressée en 2014 ou 15, 16… »                                               

                                             

                                                                                                                                                                                              Bernard Duplessy