LA DERNIÈRE SOURCE

 

          La route du Passaga va vers le col Sainte-Anne d’un côté, et passe sous la glacière pour rejoindre le quartier de Saint-Joseph. Une petite bifurcation descend dans le lit du Passaga, dans le vallon même, pour se lier au chemin qui remonte, à flanc de coteau, vers Mimet. Ancien chemin muletier comme il devait en exister de très nombreux dans tout ce terroir mimétain. Au-dessus de cette voie, des bancaous, le plus souvent écroulés. En dessous, accès à des champs, aujourd’hui livrés à une nature folle, l’abandon : semblable à une ruine, des arbres morts abattus, des murets proches de l’effondrement, de part et d’autre.

          Autrefois, il y a moins de cinquante années, on entretenait des jardins d’arbres fruitiers, oliviers, amandiers, figuiers, cerisiers, des vignes…, avec des rangées  d’oignons, de pois chiches, et autres légumes. A côté du village, à l’abri, exposé au sud, on trouvait parfois des abricotiers, quelques pêchers. Quelques minutes à pied pour arriver de Mimet ou travailler au retour de champs plus lointains. En un temps où chacun respectait le bien d’autrui et où l’on s’entraidait lorsqu’un mur s’écroulait, ces exploitations réclamaient une présence et un travail humain considérable : la survie en dépendait. Ces terres étaient des Penon, Magère, Gajan, puis des Portigliati, Alègre… Gens d’anciennes familles de ce lieu ou plus récemment installés, des Marseillais, les « estivants ».

          A partir des années 1950-60, tout cela fut peu à peu abandonné : la mine aspirait la main d’œuvre et ce paysage humanisé se délita pour n’être plus qu’un fatras de branches et de caillasses.

          Pourtant, il subsiste quatre choses.

          * D’abord, le chemin qui descend de Mimet pour rejoindre celui du col Sainte-Anne, en route pour Marseille. Sous l’épaisseur des feuilles mortes et de l’humus, des empierrements : une calade grossière ? Par endroits, en biais, quelques blocs enfoncés semblent marquer des « pas de mule ». Ils facilitaient la progression en tronçonnant la pente, ils dirigeaient les eaux de pluie vers les champs, évitant les ravines. Le tout d’une belle largeur, plus de deux mètres : à présent, les effondrements des bancaous en réduisent l’importance. Et les arbres en font une sorte de chemin creux, ombragé, presque romantique.

        * Le deuxième témoin se rencontre sur la dernière terrasse. D’une part un cabanon de pierres, en murs bien appareillés, avec une fenêtre et une porte, le tout adossé à un rocher. Plus de trace d’enduit ni d’aucune boiserie. Une toiture de tuiles protégeait l’ensemble : 4 à 6 m2 de surface et une exposition au soleil. A n’en pas douter, une construction pour être habitée avec un confort très limité. * A quelques pas de cet abri, un escalier permet de descendre au champ du dessous : il est fait de gros blocs qui sont autant de marches, six sans doute : très gros ouvrage disproportionné pour une simple exploitation agricole.

          * L’explication est ailleurs : un autre élément situé à moins de dix mètres vient la préciser, une source, la dernière aujourd’hui. Elle donne deux litres à la minute, à la fin de l’été, ce qui fait 2,5 mètres cubes par jour. Celle-ci semble avoir échappé au rabattage qui assèche le Massif de l’Étoile vers la fameuse « Galerie de la mer ». Les Mimétains n’en voulaient pas en  1884, à la date où ils furent consultés  mais pas écoutés ! Ils savaient à peine lire, mais ils avaient deviné les risques d’une telle entreprise. Cette source doit ressurgir à la faveur d’une faille et son eau est sans doute bonne.

          Ces quatre témoins, le chemin, le cabanon, l’escalier, enfin la source doivent être mis en relation avec un cinquième : la glacière, la plus ancienne de Provence, construite vers 1665. Tout cela forme un aménagement organisé, rationnel, réfléchi. Il fallait alimenter en glace la glacière.

          Pour la fabriquer, l’eau était nécessaire, mais de l’eau de source et non de rivière, pour la pureté qu’on devait respecter. Cette eau conduite vers des bassins à gel creusés dans la terre damée, y formait une couche de 10 à 20 centimètres d’épaisseur. Le Passaga est réputé pour le froid qui y règne en hiver. La glace prenait, il suffisait de rajouter une nouvelle quantité d’eau : on obtenait 30 à 40 centimètres de glace. Il suffisait de la casser, de la transporter par blocs, et de la précipiter dans la glacière où elle était tassée avec des masses en bois. Pour commander ce travail, l’homme qui vivait dans le cabanon et y gardait l’outillage. Oeuvrant pour le « fermier » de la glace, un riche entrepreneur, on lui avait construit cet escalier qui lui permettait de circuler et de surveiller le travail des paysans, des Mimétains qui trouvaient en cette pratique un complément de revenus en plein hiver, une saison où l’on a peu de choses à faire.

          Ainsi ce lieu offre la superposition de plusieurs paysages. Vers le bas, celui d’une exploitation prospère, celle de la glace, d’un grand rapport mais profitant à de riches familles aixoises. Au-dessus, les terrains agricoles. Le tout abandonné. De nos jours, des terrains vendus et livrés à l’immobilier et la résidence. Il est regrettable que l’on ignore les autres : ils sont aussi du patrimoine.

 

                                                       Bernard Duplessy